Richard BRAUTIGAN - Mémoires sauvés du vent
1982
Né le 30 janvier 1935 à Tacoma, dans l’État de Washington, Richard Brautigan jette un voile pudique sur son enfance. Il faut l’imaginer s’égrener au rythme des parties de pêches et des errances d’un Tom Sawyer au pays des fjords de l’Oregon. Intimité et premiers émois vécus, comme d’autres auteurs américains, essentiellement outdoor, ballotté au gré des sautes d’humeur et d’amour d’une mère qu’on imagine paumée, sans grade de l’avant-guerre et de l’après-crise que le New Deal peinait à relancer.
De sa vie, remarquer qu’elle fut assez courte. Aussi courte que ses nouvelles. Son premier roman paraît en 1964 : Un général sudiste de Big Sur. Échec cuisant. Le suivant, à la forme éclatée, suite de petits textes, a pour titre La pêche à la truite en Amérique et parle de tout. Sauf de pêche. Et de truite. Immense succès qui vaut à son auteur d’être bombardé chef de file de la contre-culture américaine.
En 1967, Brautigan est l’égal des Beatles et du Grateful Dead. Les romans et recueils qu’il publie ensuite lui vaudront d’être encensé. Et surtout mal entendu. L’avortement, en 1971, suivi la même année d’un recueil de nouvelles, La vengeance de la pelouse. En 1974, Le monstre des Hawkline, western gothique. Puis Willard et ses trophées de bowling. À compter de cette date, la critique le boude. Puis cesse de le suivre.
Brautigan a encore des joyaux à offrir, objets littéraires peu identifiables : Retombées de sombrero (1976), Un Privé à Babylone (1977), Tokyo-Montana express (1980) et, pour finir en beauté, Mémoires sauvés du vent (1982). Deux ans plus tard, oublié de tous sauf de ses créanciers, après avoir connu un succès aussi météorique que planétaire, il se donne la mort.
Lorsque Mémoires sauvés du vent est publié, Richard Brautigan n’en a plus pour longtemps à écrire. Il s’est sciemment coupé du monde. Ostracisé le temps d’une dernière pirouette dont il reste le spécialiste, puisque tout bien considéré, il en vint à penser qu’écrire était l’unique chose au monde qu’il savait faire.
Brautigan contemple les petits riens de ce monde. Ceux qu’il n’a pas son pareil pour montrer, entraperçus entre les planches d’une cahute disjointe, tandis qu’il ferraille contre l’alcoolisme et la paranoïa, reclus dans l’aigreur insomniaque de son ranch du Montana où lui, considéré comme l’un des plus grands écrivains américains de son temps, ne fait déjà plus école.
Mémoires sauvés du vent débute par la possibilité poétique du pire toujours à venir : « J’ignorais, cet après-midi-là, que la terre attendît de se changer à nouveau en tombe quelques brèves journées plus tard. » Cette première phrase est prophétique, et celle qui suit indique qu’ainsi donc une balle a été tirée. Une balle perdue dont la course folle figure tout l’espace et le lieu de ce roman, rivière vers le milieu de laquelle coulent de nombreux affluents.
Au bord du cours d’eau, une foule hétéroclite de « personnages souvenirs » se pressent. Avec leurs ombres fugaces tendrement chahutées par un souffle à la fois caressant et chaotique. Celui du temps et de la mémoire. Ombres qui miroitent dans les eaux que pourtant rien ne ride. Immobilité fugace figée par l’auteur, le temps de livrer quelques instantanés apparemment sans aucun lien entre eux. Un couple de vieux déménagent et réinstallent leur mobilier, reconstituant leur salon au bord de l’onde. Un jeune homme, féru de ketchup intellectuel, part cuisiner un chef mexicain sur sa façon de cuire ses hamburgers.
Une formule relie ces bouts de vies minuscules au corps du roman. Le slogan : Mémoires sauvés du vent, poussières d’Amérique, enchaînement laissé en suspens tel un fondu au noir. Et puis, peu à peu, certaines images se précisent. Trait par trait. Au point que leur prégnance commence à semer le trouble. Il y a toujours ce couple de vieux dont on pressent qu’il pourrait fermer la boucle de ce roman où toute vie semble devoir être aspirée en spirales. Surtout les séquences de ce gamin parti avec un copain tirer à la carabine dans un verger de pommes pourries. Moment sans cesse retenu. Ce gamin, est-ce l’auteur lui-même ? On sait juste qu’il s’apprête à tirer. Mais avant cela il erre, môme de l’aide sociale, et croise une foule d’archétypes de cette Amérique qui tente de survivre à la marge.
Brautigan déploie un art consommé, hymne à la douceur et au minimalisme, dans une œuvre qui n’a de cesse de se dédoubler. Certaines pages sont au-delà de l’émotion. On le sent toujours sur le point de dévoiler plusieurs moments douloureux de sa propre vie. Mais il suspend sa phrase avec cette tendre et poétique pudeur qui n’appartient qu’à lui. Sa plume le fait rebondir plus loin à coup de petits sauts dans un cirque de puces. L’essentiel s’écrit presque toujours entre parenthèses. Et la balle de poursuivre sa course. De s’enfuir, funestement. Jusqu’à ce qu’aucune autre petite histoire ne suffise plus à la retenir. Comme le temps. « Tout est là, écrit-il un jour à un ami, à l’exception bien sûr de ce qui manque. »